Dans quelle mesure le coût de l’énergie plombe-t-il les budgets des décolleteurs ?

A peine relevés de la crise des matières premières, les industriels de la vallée de l’Arve doivent composer avec un nouvel élément de perturbation structurel.
A peine relevés de la crise des matières premières, les industriels de la vallée de l’Arve doivent composer avec un nouvel élément de perturbation structurel.

Le sujet était sur toutes les lèvres et au centre de toutes les attentions lors de la venue, le 23 septembre dernier, de Bruno Le Maire, au site marnerot de Bontaz : la hausse des coûts de l’énergie. Comme de nombreux secteurs économiques, les industriels de la vallée de l’Arve ont été touchés, en 2022, par l’augmentation exponentielle de leur facture d’électricité ou de gaz, mettant à mal leur outil de production. En effet, certains industriels ont vu leur facture d’électricité passer du simple au quadruple, en seulement quelques mois.

Une double augmentation chez DVF Décolletage

Pour de nombreux industriels de la vallée de l’Arve, c’est la double peine. Puisqu’à l’explosion des prix de l’électricité vient s’ajouter, principalement pour le chauffage des infrastructures, le coût du gaz. Une énergie qui subit des variations à la hausse depuis le début du conflit ukrainien et l’arrêt quasi total des exportations gazières depuis la Russie. Une situation que vit actuellement Vincent Valéro, co-gérant de DVF Décolletage, à Scionzier. «  Sur un an, notre facture d’électricité a pris 120 %, et c’est 250 % pour celle de gaz. On passe, en chiffres, de 1 200 à 3 000 euros par semaine, pour chauffer notre bâtiment d’environ 2 500 m2. ». Concernant les aides de l’État, à l’heure où nous avons réalisé cet entretien (mercredi 2 novembre), l’entreprise ne savait pas encore à quel montant celle-ci pourrait prétendre.

Environ 300 000 euros de dépenses supplémentaires à Amphénol Socapex

L’industriel spécialisé dans la connectique, basé à Thyez, a réussi à négocier un nouveau contrat d’électricité pour 2023, mais avec un fournisseur différent. « D’habitude, on a 7 ou 8 réponses à notre appel d’offres, là on a eu une seule réponse, ce qui peut être interprété comme un symptôme de la crise que l’on vit actuellement », explique Christian Hureau, directeur des achats pour Amphénol Socapex. L’entreprise connaîtra, encore en 2023, une augmentation des prix de l’électricité, qui sera fournie par EDF. « On passera d’environ 230 000 euros, pour 2022, à 538 000 euros et ce, pour la même quantité d’électricité. Soit une hausse de 230 % environ. Ce qui représente 0,7 % de notre chiffre d’affaires. Avec cette nouvelle augmentation, on perdra 0,4 % de notre rentabilité, donc on s’en sort encore pas trop mal, par rapport à des industries plus énergivores. » Malgré tout, l’entreprise s’estime gagnante, au vu des tarifs proposés par d’autres fournisseurs d’énergie. «  Nous avons été sollicités récemment par Total qui nous garantissait une couverture en énergie, si nous n’avions pas de contrat au-delà du 31 décembre prochain, mais à un tarif de 3 000 euros le mégawatt/heure. Alors qu’avec notre nouveau contrat, il est fixé à 300 euros. »

La hausse régulière mais constatée pour Benoît-Jolivet

L’entreprise marnerote Benoît-Jolivet est, comme la plupart des industriels de la vallée de l’Arve, impactée par la hausse des prix de l’énergie. En ce qui la concerne, de l’électricité, et ce, sur une période plus longue que la seule année écoulée. « Pour vous donner un ordre d’idées, notre facture d’électricité a été multipliée par trois, sur les trois dernières années », affirme Stéphane Jolivet, dirigeant de l’entreprise.

Pourquoi cette hausse des prix de l’énergie ?

1) Un parc nucléaire vieillissant : 24 des 56 réacteurs français sont actuellement en maintenance. Ce qui oblige la France à importer de l’électricité, depuis le marché européen.

2) La reprise économique post-Covid : depuis la mi-2021, l’augmentation de la production industrielle, après un an et demi d’arrêt forcé, entraîne une amplification de la demande en énergie, ce qui a pour effet de tirer les prix vers le haut.

3) Le conflit Russie/Ukraine : les sanctions européennes prises au début de la guerre, en mars dernier contre la Russie, ont eu pour effet de limiter les exportations de gaz naturel vers l’Europe. Or, c’est une source d’énergie essentielle à la production d’électricité et explique pourquoi les deux prix sont couplés, sur le marché européen.

Quelles conséquences pour la production?

Tout dépend du type de pièce fabriqué, du volume et de la rentabilité des séries produites par les industriels. « On fabrique des pièces de petite taille, on tourne à 10 mm de diamètre en moyenne. Donc notre production va être moins énergivore que des confrères qui, eux, travaillent avec des diamètres 40 », explique Alain Apperet, dirigeant de Sunap. Pour Amphénol Socapex, également, la crise énergétique n’a pour le moment pas eu d’incidences sur la production de connecteurs. « On fabrique de nombreuses séries et c’est notre rentabilité qui nous permet d’amortir l’augmentation du prix de l’électricité, sans conséquence sur notre programme de commandes. » L’augmentation des coûts de l’énergie se répercute sur les tarifs pratiqués par les industriels, auprès de leurs clients.

Chez Amphénol Socapex, la production industrielle n’est pas impactée par la crise énergétique.

Des difficultés à faire accepter les hausses de tarif

Mais selon leur position géographique, ces clients ont bien du mal à entendre la crise énergétique, que traverse le secteur. « En Asie ou aux États-Unis, par exemple, les clients ne sont pas concernés par ce problème et donc ne comprennent pas les hausses de prix. La conséquence est qu’ils arrêtent d’acheter des pièces, venant des usineurs européens », affirme Alain Appertet. Cette menace sur la production des industriels locaux avait déjà été pointée du doigt lors de la venue de Bruno Le Maire, à Marnaz, en septembre dernier.