Pays de Gex : quel est l’état de santé de nos agriculteurs ?

A l’époque, mes grands-parents vendaient le lait à l’équivalent aujourd’hui de 73 centimes d’euros le litre. Aujourd’hui, nous sommes à 40 centimes. C’est mieux que chez les copains qui sont à 35 centimes, mais on n’est pas non plus surpayés », confie Romain Merme. Il est agriculteur à Collonges, au Gaec (Groupement agricole d’exploitation en commun) Pierre d’En Haut, qui n’utilise plus de glyphosate depuis six ans. Son exploitation qui s’étend sur 186 hectares, produit lait, viande de bœuf et veau de lait.

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Un problème dans

la valorisation

des produits

Il ajoute : « Je suis toujours optimiste mais là, j’arrive à un point où je n’arrive plus à l’être ». Si Romain Merme s’inquiète du futur, c’est que le système économique sur lequel reposent ses efforts est, selon lui, très bancal : « Le gros problème de l’agriculture, c’est la maîtrise du commerce. On ne sait pas combien on va être payé. On est les seuls à ne pas pouvoir définir un prix de vente. Si vous achetez un iPhone, Apple vous dit «voilà, votre téléphone va coûter 1 400 euros. Ce n’est pas l’acheteur qui va imposer son prix à Apple. Pourtant, en agriculture, c’est comme ça que ça se passe. On nous achète notre matière sans qu’on ne puisse rien dire sur les tarifs ».

Questionné sur la manière dont il gère les finances de son exploitation, l’agriculteur répond : « On ne peut rien prévoir, c’est frustrant et stressant. On aimerait faire des budgets, mais des budgets basés sur quoi ? Heureusement qu’on essaie de garder de quoi faire, en cas de problèmes ». Angélique Merme, épouse et bras droit de Romain, commente : « Les consommateurs ne seraient pas contre l’idée d’acheter la viande, le lait, et tous ces produits, à juste prix. Le problème c’est qu’entre nous, il y a des intermédiaires, et ce sont eux qui tirent la couverture comme ils veulent  ».

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Un public

friand de la

vente directe ?

Du côté de Chézery-Forens, dans cette exploitation de 150 hectares, réduire le fossé avec le consommateur est un point d’orgue. Et cela s’accélère encore depuis peu : « Depuis six mois, on vend presque toute notre marchandise en gros, explique Olivier Barras. On vend toute notre production laitière à la coopérative qui nous appartient. Le prix du lait dépend de la quantité de fromages que nous vendons avec la fromagerie. Mais de ce côté, nous n’avons pas à nous plaindre ». Du côté de la viande, la vente directe est profitable à l’agriculteur : « On décide des prix, certes, mais il ne faut pas non plus vendre de la viande hors de prix : les gens se déplacent jusqu’à chez nous, donc ça sera moins cher qu’en boucherie. En gros, on vend notre viande au prix auquel on peut la trouver en supermarché, mais avec une bien meilleure marge ».

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Des choix

qui furent

décisifs

Il revient cependant sur le passé de son exploitation : « Il y a de cela plus de dix ans en arrière, certains voulaient qu’on arrête la coopérative, pour partir en industriel. On a hésité, finalement on a tenu tête et 10 ans après on se rend compte qu’on a fait le pari de l’avenir et qu’on l’a réussi. On est bien contents aujourd’hui d’avoir su maintenir notre petit outil de production. Cette année encore, l’année a été bonne ».

Chiffre

- 1 agriculteur se suicide chaque jour

- 2 secteurs d’activité présentent une surmortalité par suicide : l’élevage bovins-viande et l'élevage bovins-lait.

- 1 700 appels ont été reçus sur le dispositif d’écoute mis en place par la MSA pour les agriculteurs en situation de détresse, au 1er semestre 2016 (285 appels par mois en moyenne), contre 300 appels en moyenne, par trimestre, en 2015. Les principaux motifs sont les soucis et problèmes financiers tels que l’isolement géographique ou relationnel des adhérents agriculteurs.

(Sources : Mutualité sociale agricole (MSA), Fédération nationale des syndicats d'exploitants agricoles (FNSEA))

Des discussionspour rapprocher?

Ce secteur est en ce moment sous le feu des projecteurs pour mille et une raisons. Les principales : plusieurs groupes écologistes se sont levés pour pointer du doigt l’utilisation de pesticides dans les exploitations. Cela, entre autres, a entraîné des mouvements nationaux de la part des professionnels du monde paysan. Ces derniers dénoncent un « agribashing », terme composé de « agriculture » et « bashing » issu du verbe anglais « to bash » qui peut se traduire par « rabaisser », « frapper contre ». De nombreux exploitants sont ainsi descendus dans les rues pour dénoncer la rupture et le manque d’informations entre les consommateurs et les fermes. (Tous les agriculteurs ne soutiennent pas ce mouvement. L’un d’eux nous confie « Ce n’est pas en se tapant les uns sur les autres qu’on arrivera à quelque chose. Si les consommateurs ont des questions, il faut qu’on leur ouvre nos portes pour leur expliquer  »). Pour réduire cette distance entre les deux parties, un réalisateur, Édouard Bergeon, fils d’exploitant a pris sa caméra et a réalisé «Au nom de la terre», dans lequel il raconte l’histoire de son père qui s’est donné la mort. Le cinéaste, avec son acteur Guillaume Canet, s’est arrêté dans de nombreux cinémas partout en France pour discuter avec le public. Il a également organisé une projection et un débat avec des députés à l’Assemblée nationale.

En cas de problèmes, des actions pour aider

La chambre d’agriculture de l’Ain et la Mutualité sociale agricole (MSA) sont associées depuis plusieurs années pour accompagner les exploitants dans le besoin, à travers un dispositif nommé Rebond. Il vise à tendre la main aux professionnels « qui ont un coup de mou passager, qui veulent carrément une restructuration totale de leur entreprise, ou qui ont des problèmes financiers ou psychologiques. Souvent, c’est une combinaison de tout ça, explique Philippe Chrétien, conseiller d’entreprise à la chambre d’agriculture. On peut être informé des difficultés d’un agriculteur par différents biais. On s’est rendu compte qu’il existe des signes précurseurs à des décrochages. Comme, par exemple, des mortalités anormales d’animaux, ou des déclarations PAC (politique agricole commune Ndlr) qui ne sont pas faites dans les délais. On peut aussi recevoir des coups de téléphone d’un fournisseur qui va nous dire qu’il sort de chez tel agriculteur et qu’il s’est rendu compte que ça n’allait pas. Il peut aussi s’agir de la femme d’un exploitant qui tire la sonnette d’alarme. Ce n’est pas toujours évident de rentrer en contact avec un exploitant qui va mal, si ce n’est pas directement lui qui vient vers nous. ». De telles situations, Rebond en traite une trentaine par an. « Et ça, je pense que c’est qu’une petite partie des gens qui ne vont pas bien. Il existe, dans ce milieu, une certaine pudeur  ». Une fois la prise de contact établie, des rendez-vous sont fixés entre la personne à aider et un interlocuteur de la MSA ou de la chambre d’agriculture de l’Ain, afin de trouver des solutions, quel que soit le problème. « La dépression se traduit par des gens qui ne font plus. Ils voient ce qu’il faudrait faire, mais ils n’ont plus d’énergie pour le faire » conclut le conseiller d’entreprise.